CHAPITRE PREMIER
Kowi était préoccupé. Il jouait machinalement avec les perles truquées, la parure d’oreilles de Stella Dusaule.
Deux petites merveilles de précision. Un appareil radio permettant le duplex à des distances insensées. Et le minilaser qui avait fait du si joli travail en détruisant la gravitation artificielle du satellite, en l’arrachant à l’orbite de la planète Mîo pour le précipiter un peu au hasard dans les gouffres de l’espace.
Pourtant, les choses n’avaient pas tellement mal tourné. D’abord grâce à Tokim.
Tokim était un des principaux rouages de l’organisation montée par Kowi, avec l’aide précieuse d’A’Moon. Une cinquantaine d’adeptes, dont plus de la moitié étaient installés à bord du satellite X-313, clandestinement, pour préparer la formidable expérience qui devait permettre à Kowi et aux siens de devenir les maîtres de la vie et de la mort.
Tokim était jeune, ardent, avec un esprit précis, avec cette intelligence mécanique qui comprend tout de suite les problèmes les plus complexes, mais ignore, et veut ignorer, ceux qui se passent dans le domaine de la psychologie.
C’est Tokim, donc qui, après le geste désespéré de Stella, avait réussi à redresser le X-313, à régler ses réacteurs et, utilisant le mouvement de propulsion consécutif au formidable choc qui avait séparé le X-313 de la planète Mîo, l’avait orienté de façon à s’éloigner le plus possible.
Cela avec l’avis de Kowi. Finalement, puisque Stella les avait dénoncés, le mieux était de fuir. Les démiurges avaient donc préféré abandonner les parages de leur planète-patrie pour chercher un refuge près du système binaire du Verseau, où ils pouvaient se croire fort tranquilles pour poursuivre leurs monstrueux essais.
Kowi songeait à deux femmes. À A’Moon et à Stella.
Certes, son appareil était équipé pour tenir l’espace longtemps, avec des provisions, des armes, un équipement complet. Bien que non conçu pour les grands voyages interstellaires, l’ex-satellite, réaménagé par Tokim et trois autres techniciens sur le plan des réacteurs à photons, avait pu parcourir une distance considérable et se comporter de façon très satisfaisante.
Ainsi, une escale sur quelque planète était toujours possible. À travers la galaxie, il ne manque pas de terres encore vierges, toujours susceptibles d’hospitalité envers les humains.
Et l’expérience pourrait se dérouler bientôt. Mais tout cela ne lui rendait pas A’Moon.
Maîtresse vibrante, collaboratrice précieuse, A’Moon avait été l’âme de la secte, dynamisant ceux qui doutaient encore du génie de Kowi, et stimulant ce dernier dans les moments de défaillance.
A’Moon était perdue. Stella, fièrement, avait dit, quand on l’avait arrêtée, dépouillée de sa parure truquée, qu’elle avait transmis un message à l’intention de la Cité Magistrale. Par la suite, la radio avait été captée et, de Maakeldar, on annonçait l’arrestation d’A’Moon, et de plusieurs membres de l’organisation que la police avait démasqués, après les révélations de Stella Dusaule.
Kowi souffrait. Il aimait A’Moon, comme il pouvait aimer, avec son esprit orgueilleux, pervers, dénué de scrupules pour parvenir à ses fins en toutes choses.
Elle lui manquait. Il se passait difficilement de son ardente présence comme de son esprit lucide et sans faiblesse.
En ce qui concernait Stella, c’était une tout autre affaire.
Dès qu’elle avait été mise hors d’état de nuire par l’audace de Hyra, une des comparses de la secte, la femme de Frank Dusaule avait défié Kowi et les siens.
Hyra, Tokim, et quelques autres, dont la totalité des femmes du bord (elles étaient sept) étaient d’accord pour la désintégration pure et simple. Stella les avait perdus et elle demeurait dangereuse.
Kowi s’y était opposé. Stella, disait-il, était aussi un grand savant et il ne fallait pas oublier qu’elle partageait tous les secrets de son mari, inventeur du tremplin de départ des Nécronautes. Dans l’avenir, et pour la cause des démiurges en puissance, Stella, si elle consentait à les aider, apporterait d’inestimables renseignements.
Aussi l’avait-on simplement enfermée, après que Hyra et deux de ses compagnes l’eurent fouillée nue et radiographiée, et se furent assurées qu’elle ne possédait plus rien qui puisse lui permettre de communiquer avec Maakeldar, ou tout autre planète.
A’Moon posait donc un problème par son absence. Stella par son refus.
Car, depuis la plongée du X-313 dans le grand vide, plongée dont elle était directement responsable, la femme de Frank s’était enfermée dans un mutisme total et se contentait d’avaler quelques pilules pour subsister.
Les femmes du bord, qui l’observaient par télé spéciale, la voyaient souvent pleurer, dans sa solitude. Et elles gardaient leur opinion. C’était un poids mort, tout juste bon à la désintégration par fission nucléaire.
Mais Kowi avait son idée et tenait bon.
Il examinait les boucles d’oreille, s’émerveillait, malgré son habitude des techniques les plus précises, de ce travail génial qui en disait long sur le cerveau de Frank Dusaule, lorsque, par interphone, Tokim l’appela :
– Seigneur Kowi, je vous transmets l’enregistrement d’un message que notre télé-radio vient de capter.
Kowi leva les yeux vers un petit écran placé sur la paroi de sa cabine. Il se sentait anxieux et roulait les perles truquées entre ses doigts.
On avait filmé le message, pour le retransmettre. Kowi vit d’abord l’image-indicatif de Radio-Maakeldar, une étoile entourée de satellites mobiles, formant un cadran stellaire à la mode des Mîos. Musique ad hoc. Puis apparition d’une formation de globes bleus, de ces engins capables de translation par dissociation et reconstitution atomiques. Kowi fronça le sourcil. Il en connaissait la portée.
La voix du speaker parlait :
– Ici, Maakeldar. Planète Mîo. Appel au satellite X-313 devenu engin vagabond. Appel au seigneur Kowi, tenue d’émeraude des Arcanes de la Science, dans la Cité Magistrale…
Kowi frissonna. On lui donnait encore ses titres, mais tout cela ne présageait rien de bon.
L’image changea et Kowi put apercevoir l’espace, avec un formidable croiseur qui s’éloignait de Mîo à toute vitesse. Une volée de globes bleus entoura un instant l’astronef, puis disparut.
Soudain, sur l’écran, ce fut la vision de l’étoile double vers laquelle voguaient les démiurges.
Le speaker, qui s’était tu un instant, reprit :
– Seigneur Kowi ! Et vous qui l’entourez ! Une expédition est lancée à votre poursuite. Nous connaissons votre position et vous n’échapperez pas aux globes bleus. Maintenant, le professeur Zo’Akl vous parle.
Vision de Zo’Akl en plan américain. Derrière lui, Kowi distingue des hommes qu’il ne connaît pas. Des Terriens, dirait-on.
– Kowi… m’entendez-vous ? Je suis sûr que vous m’entendez.
Le supérieur de la Cité Magistrale annonça alors que le contact avait été établi avec l’au-delà, que les Nécronautes, bien que captifs, avaient indiqué où se trouvaient leurs geôliers. Zo’Akl flétrit l’attitude de ceux qui appartenaient à l’organisation, tenta de démontrer la folie de Kowi.
Les Mîos et les Terriens, disait le vieux Mîo, avaient mis leur science en commun pour tenter une expérience gigantesque. Un traître, aidé par une équipe de dévoyés, avait saboté l’essai, pour l’utiliser à son propre compte.
– C’est un échec, disait Zo’Akl. Les Nécronautes sont bloqués sur le seuil de la mort, sans profit pour personne…
Là, Kowi eut un ricanement. Ou Zo’Akl se trompait, ou il bluffait, afin de tromper Kowi et les siens.
– Mais, continuait le supérieur de la Cité Magistrale, le châtiment approche. Je vous adjure, Kowi, d’arrêter vos expériences, et de faire votre soumission…
Il continua longtemps sur ce ton, puis s’adressa aux compagnons de Kowi, les nomma les uns et les autres, démontrant que la secte était totalement démasquée à Maakeldar. Il dit que A’Moon et d’autres étaient en prison, que les pseudo-démiurges bénéficieraient de circonstances atténuantes s’ils étaient plus raisonnables.
Kowi coupa l’émission et appela Tokim. Il était furieux.
– Je n’ai pas de temps à perdre. Pourquoi me transmettre les élucubrations de ce vieux fruit sec ?
Tokim fit observer qu’il y avait quelque chose d’important. Les Mîos connaissaient la situation du X-313, qu’on croyait bien caché dans l’espace.
– Ils ne nous ont pas encore rejoints.
– Mais les globes bleus nous cherchent et peuvent se matérialiser près de nous d’un moment à l’autre. Et puis, avez-vous bien entendu, Kowi ? Zo’Akl assure qu’il est renseigné par l’au-delà…
– Je vois. Cela vous impressionne.
– Moi, non. Encore que je veuille savoir ce que cela signifie. Et je ne suis pas seul à bord, Kowi. D’autres ont peur, déjà.
Kowi serra les poings.
– Je leur offre de dominer la Vie, de vaincre la Mort. Et ils ont peur. Peur d’un vieillard qui a, pour tout apport, une science dépassée, caduque. Rien auprès de la nôtre.
– Il faudrait le prouver, dit nettement Tokim.
Les deux Mîos se regardèrent dans les yeux.
– Vous avez raison, Tokim, fit Kowi après un silence. Je vais démontrer à ces imbéciles que le maître, c’est moi. Alors, j’espère, ils me suivront.
Il le pria de ne plus le déranger pour écouter le verbiage de Zo’Akl et tandis que Tokim se retirait, l’air songeur, Kowi se rendit directement à la cabine où était retenue Stella Dusaule.
La jeune Terrienne, étendue sur sa couchette, bondit lorsque quelqu’un entra comme un météore.
– Yooi Stella Dusaule… écoutez-moi.
– Je n’ai rien à vous dire.
– Yooi, soyez raisonnable. Il s’agit du salut de votre époux.
Le visage de Stella refléta, malgré elle, son émotion intérieure et Kowi en fut satisfait. Il était sûr de toucher juste.
– Voulez-vous le sauver ?
– Auriez-vous décidé de lui rendre son corps, sa vie naturelle, de redevenir le collaborateur du seigneur Zo’Akl ?
Agacé, Kowi haussa les épaules :
– Écoutez, Yooi, ne nous égarons pas. Vous avez jusqu’ici refusé d’écouter mes explications. Venez avec moi jusqu’au laboratoire, et je vous dirai ce que je veux tenter.
– Faites vos monstruosités sans moi.
– Yooi, vous possédez en partage la science de Frank Dusaule. Mieux que personne, avec nos appareils, répliques exactes de ceux de la Cité Magistrale, vous ramènerez Frank Dusaule dans… un corps biologique.
Stella eut un mouvement d’horreur :
– Un corps… autre que le sien.
– Je ne vous propose pas de l’incorporer à un cadavre, ni en un organisme animal. J’ai mieux. Mais je n’ose tenter l’expérience de réintégration sans vous. Mieux que personne, vous connaissez la mise au point.
Stella était soudain très hésitante.
L’attitude de Kowi cachait quelque chose et elle se méfiait.
Mais, d’un autre côté, la corde sensible vibrait en elle. Pourrait-elle vraiment retrouver Frank ? Mais sous quel aspect ?
Kowi la pressait, lui assurant qu’il n’était pas son ennemi, ni d’ailleurs celui de personne.
– Avec vous, avec Frank Dusaule, nous serons des démiurges. Zo’Akl lui-même, quand il saura quels résultats nous obtenons, sera le premier à nous glorifier, à s’incliner devant notre triomphe…
Stella écoutait ce flot de paroles. Son cœur battait. À travers les mots flatteurs et insidieux, elle devinait quelque perfidie. Mais elle se disait qu’elle ne pouvait demeurer indéfiniment captive, inerte, sur cette couchette à bord d’un satellite perdu, alors que Frank souffrait mille fois plus que la mort.
Soudain, elle fit observer :
– Vous me proposez cela, seigneur Kowi. Et qui me prouve que, entre-temps, le professeur Zo’Akl, sans moi, n’a pas trouvé le moyen de faire réintégrer leurs corps aux Nécronautes, dont mon mari, sur la planète Mîo ?
– Merci de cette objection, je me charge de la faire tomber.
Stella eut droit à une projection spéciale du message de Zo’Akl. Tokim, Hyra, et quelques autres assistèrent à cette séance.
– Êtes-vous convaincue ? demanda Kowi.
– Oui. Mais… comment peuvent-ils communiquer avec l’au-delà ? Pourquoi si Frank peut leur parler, ne me parle-t-il pas à moi ?
Kowi se reprit très vite :
– Je l’ignore, je vous l’avoue. Mais, Yooi Dusaule, venez jusqu’au laboratoire. Vous saurez comment, nous, nous pouvons peut-être le réincarner. Cette fois, Stella se décida et elle partit, sous la garde de Hyra, qui était chargée de la surveiller et de l’abattre au désintégrateur atomique en cas de rébellion.
Elle retrouva donc, à bord du X-313, l’installation conçue par Frank, perfectionnée par les Mîos, et que les membres de la secte, disposant de moyens exceptionnels grâce à la fortune de plusieurs d’entre eux qui avaient tout sacrifié pour devenir des démiurges, à l’instar de Kowi, leur chef, avaient reconstituée.
Mais Kowi montrait les cages-vitrines, disposées auprès des cercueils de cristal et des colonnes de vie.
– D’ici, dit-il, nous pouvons, à volonté, refaire l’expérience et provoquer le départ des Nécronautes. Mais, pour l’instant, ce n’est pas ce qui nous intéresse et nous cherchons, au contraire, le retour des exilés de l’intervie.
– Comment cela se pourra-t-il, puisque les cercueils sont vides ?
Kowi la prit par la main. Elle dompta sa répulsion et le suivit jusqu’aux étranges aquariums.
Hyra, la main sur son arme, ne les quittait pas d’une semelle.
Il lui montra ces choses étranges, informes, palpitantes. Il lui expliqua la synthèse de la chair artificielle, et pourtant rigoureusement orthodoxe dans sa contexture.
Les démiurges avaient mis au point un magma qui était exactement ce que devait être le limon auquel manquait l’étincelle divine.
Et cela vibrait mystérieusement, traversé de courants électromagnétiques destinés à remplacer les effets ineffables de l’éther original dans lequel s’était déroulé le formidable événement de la Création.
– Aidez-nous, Yooi Stella Dusaule… Mieux que personne, vous savez manier l’appareil conçu par votre mari. Vous saurez capter les âmes errantes et leur rendre un corps…
Il lui exposa sa thèse. En principe, cette chair informe, visitée par l’esprit, se refaçonnerait automatiquement à l’image originale de l’être désincarné.
Stella était saisie d’une épouvante sans nom. Pourtant, elle songeait à Frank, et aux autres, qu’il fallait délivrer de leur horrible sort.
Peut-être se faisait-elle complice d’un forfait abominable ? Mais il fallait tout risquer. Tout plutôt que cette vie de recluse qui la rendait folle.
Elle se tourna vers Kowi, le regarda en face :
– J’accepte de vous aider, dit-elle, tandis qu’une flamme de triomphe passait dans le regard du démiurge.
CHAPITRE II
Stella était aux commandes. Elle avait retrouvé, à bord du X-313, la réplique exacte de la cabine de pilotage habilitée à précipiter les Nécronautes dans l’intervie et à les ramener dans les cercueils de cristal.
Seulement, en la circonstance, les cercueils étaient vides et les colonnes de vie y attenant étaient prévues pour des expériences futures.
Pour l’instant, il importait seulement de ramener les désincarnés et les astreindre à s’incorporer au monstrueux plasma préparé synthétiquement.
Le principe en était d’ailleurs analogue à celui de la préparation contenue dans les colonnes de vie, et tous les éléments organiques naturels s’y trouvaient amalgamés en conditions sévèrement étudiées.
Kowi, peut-être, eût déjà tenté l’expérience. Mais il ne se sentait pas assez sûr de lui. Il importait de se baser sur les fameux cadrans qui indiquaient les points précis de séparation d’âme et de corps, donc également l’instant exact du retour éventuel.
Ni lui, ni personne à bord de l’ex-satellite de Mîo n’était capable de contrôler des appareils aussi délicats. D’ailleurs, à Maakeldar, quand l’expérience avait été prévue, c’était Stella elle-même à qui Zo’Akl, en accord total avec Frank Dusaule, avait confié le soin de diriger le départ des explorateurs de la mort.
Par la suite, Stella kidnappée, A’Moon, qui avait soigneusement étudié la question, avait audacieusement pris sa place et, finalement, c’était elle qui avait déclenché, à la perfection d’ailleurs, la « mort » provisoire des Nécronautes.
Mais A’Moon n’était plus là et Kowi pouvait désespérer de la retrouver.
Qu’importait pour le démiurge ! L’important n’était-il pas de réussir ?
Stella, finalement, s’était rendue et pour lui rien d’autre n’existait.
Mais, si la jeune femme de Frank Dusaule manipulait les rouages délicats, contrôlant en même temps l’émetteur d’ondes méta qui enserrait invisiblement les Nécronautes, si Kowi et les siens attendaient, dirigeant, eux, tous les appareils connexes du laboratoire, leurs travaux avaient, dans l’intervie, de singulières résonances.
Frank et ses sept compagnons se sentaient de plus en plus aspirés, comme par un maelström infernal. Bien que hors dimensionnels, ils éprouvaient la curieuse impression d’être attirés vers le bas. Et cela créait pour eux un vertige atroce, la sensation d’être entraînés dans un gouffre tourbillonnant, sans espoir de retour.
Et Coqdor, non saisi dans le filet des ondes méta, libre des manigances de Kowi, souffrait ce que souffraient Frank, et Ag’da, et Ammaïl, et les autres Nécronautes.
S’il avait pu réfléchir, classer ses idées, il eût constaté que l’hypothèse du mirage du temps, base de la médiumnité, trouvait une étrange confirmation à partir du moment où l’homme n’est plus attaché à sa propre chair.
Tout, en effet, s’offre à lui simultanément. Il ne voit pas, il n’entend pas, il ne sent pas. Il sait.
Mieux, il est ce qu’il sait et réalise une union parfaite avec d’autres âmes, celles avec lesquelles il connaît le mystère de la sympathie réciproque.
Ainsi, au seuil éternel, les Nécronautes trouvaient un allié de choix, un compagnon éperdu d’amour à leur intention, qui endurait avec eux ce qu’ils enduraient mais, par voie de conséquence, les aidait à résister, connaissait avec eux ce qu’il convenait de faire pour lutter.
Coqdor-âme savait donc. Tout ce qui avait été son passé. Tout ce qui serait l’avenir.
Tout étant présent, absolument, c’était vraiment le hors temps.
Ce devait être pour lui, dans le futur, une leçon des plus profitables, alors qu’il devait redevenir lui-même et tirer parti de ce qu’il avait appris non consciemment : le temps des hommes semble, en effet, correspondre à une interminable ligne droite, le passé étant derrière l’homme, et l’avenir devant. Dans la non-vie, Coqdor trouvait tout cela verticalement dans un immédiat d’immobilité.
Aussi agit-il. Il sut que Kowi avait préparé une masse de chair synthétique qu’il prétendait animer en y enfermant les esprits des désincarnés.
Il sut que les Nécronautes éprouvaient à subir ce sort une répugnance effroyable et que le vol des âmes des réprouvés tentait de se glisser dans le plasma palpitant, pour y retrouver une forme vitale.
Il alerta Robin Muscat et ses amis par le truchement du robot Koo, puis se mit à hanter le laboratoire du satellite X-313.
Stella avait toutes les commandes en main. Elle faisait taire sa conscience qui, jusqu’au bout, lui reprochait l’opération sacrilège. Dieu seul peut créer et depuis que le monde est monde, plus d’un fou a tenté de jouer au démiurge, ce qui a généralement donné de lamentables résultats.
Mais elle travaillait pour Frank et avait précisé à Kowi qu’elle tenterait l’essai sur un être isolé. Kowi avait convenu de cela, et mobilisé ses techniciens dans ce seul but.
Le filet des ondes méta se resserrait.
Huit Nécronautes, on le savait, y étaient retenus. Lequel, ou laquelle, serait amené à se réincarner ?
Les doigts agiles de Stella, ces doigts que Frank avait si souvent couverts de baisers, mais qu’il avait su aussi éduquer à la manipulation des appareils scientifiques, jouaient sur les claviers des ondes et, devant elle, des voyants lumineux indiquaient le rapprochement des âmes.
Kowi, muet, les yeux étincelants, suivait l’expérience. Hyra, Tokim, et les autres, chacun à son poste, participaient à l’entreprise, mais maintenant qu’ils étaient à pied d’œuvre, plus d’un commençait à éprouver de la crainte devant l’audace d’une pareille réalisation.
Surtout, on regardait les cadrans, reproduisant ceux qui avaient indiqué la « mort » des Nécronautes, à Maakeldar.
Bien entendu, les cadrans pouvaient indiquer les mouvements des esprits sans corps, mais non leur retour dans ces corps, demeurés sur la planète des Mîos. Par contre, grâce à l’action des ondes méta, ils devaient marquer de façon précise l’incorporation d’une des âmes dans la masse de plasma, qui remplaçait l’être biologique original.
Les uns après les autres, les aiguilles des cadrans s’étaient mises à trembler, indiquant la proximité des Nécronautes.
Tokim transpirait d’angoisse. Hyra était glacée. Stella, à son poste suivait du regard l’aiguille correspondant, croyait-elle, au mouvement de l’esprit de Frank, si toutefois on pouvait admettre que les Nécronautes reprendraient le même ordre que pour le départ.
– Il est là… Il est tout près…
Il lui semblait qu’il rôdait autour d’elle, qu’il se glissait, invisible, dans la cabine de pilotage, dominant l’ensemble des appareils. Elle croyait sentir la caresse de ses lèvres, le souffle de sa bouche près de la sienne, et il lui fallait tout son cran, toute sa formation de scientifique, pour ne pas défaillir.
Kowi, les lèvres dures, ivre d’orgueil, pensait toucher au moment suprême.
Les aiguilles oscillaient, certaines s’affolaient. Il était hors de doute que les Nécronautes étaient là et peut-être qu’ils voulaient, tous à la fois, obtenir la faveur de la seconde incarnation.
Car Kowi ne pouvait imaginer une seconde la résistance de ses victimes. Il ne pensait qu’à des difficultés techniques et considérait les Nécronautes non comme des hommes et des femmes, mais seulement à l’instar de cobayes encore très honorés d’être choisis pour une telle réalisation de la Science.
Par micro-interphone, il parlait à Stella, bien que se tenant loin d’elle, entre les cercueils dominés par les colonnes de vie, afin de surveiller les cadrans correspondants, et les aquariums où vibrait le magma synthétique.
– Doucement… cela vient… Ils sont là… Ils se rapprochent… Il va falloir choisir.
Stella, d’en haut, jouait toujours la miraculeuse symphonie de technique. Huit petits cadrans, placés à hauteur de ses yeux, reproduisaient les indications des cadrans attenant aux cercueils de cristal.
– Seigneur Kowi, nous ne choisirons pas. Il choisira lui-même, celui qui s’incarnera.
– Qu’importe, Yooi Dusaule… Un seul, un seul vivant, et je saurai que j’ai eu raison.
Et il jetait un regard de défi à ses collaborateurs, assez psychologue pour lire, sur certains visages, une peur mêlée de réprobation.
Plus d’un, plus d’une, surtout depuis qu’on s’était éloigné de Mîo, le blâmaient sourdement.
Mais il espérait bien les contraindre par la suite à l’admirer et à le servir, quand il aurait démontré qu’on pouvait créer des êtres.
Les cadrans montraient des aiguilles frémissantes. Stella ne quittait plus des yeux le cinquième, celui correspondant à l’origine au cercueil contenant le corps de Franck, et ses mains expérimentées continuaient leur tâche, glissant sans jamais une erreur sur les manettes sensibles, les délicates commandes, les cliquets d’automation.
– Frank… Frank… est-ce toi ?
Sa gorge serrée ne laissait passer qu’un murmure.
La cabine était pleine de Nécronautes. Elle en était sûre. Dans cet espace vide, parmi ces tableaux aux fils complexes, où clignotaient les voyants, au milieu des boutons, des fils, des chiffres de métal, des cadrans compliqués, elle sentait ces vies qui se rapprochaient d’elles qui, peut-être, lui demandaient la réincarnation.
Gagnée par le vertige de l’expérience, elle ne songeait plus à la réprobation qui avait vibré en elle. Maintenant, elle voulait réussir et, emportée par son propre métier de savante, elle devenait à son tour une véritable démiurge.
Kowi, debout au centre du grand labo, tournait la tête alternativement vers les cadrans des cercueils et vers l’aquarium où attendait ce qui serait la chair de la créature future.
Il la voyait, il l’imaginait. Il souhaitait que ce fût une des femmes de l’expédition, Ag’da ou Ammaïl, que l’âme de l’une ou de l’autre, amenée par l’onde méta, vienne vivifier cette masse informe et grotesque, y façonner délicatement un corps de femme, qu’il verrait se parfaire, se polir, sous ses yeux éblouis.
Cette Êve, il en rêvait tout éveillé. Il l’attendait. Il croyait en elle parce qu’il croyait en son génie, tant il était convaincu que son pouvoir sur le cosmos serait alors illimité.
Tous ceux qui se tenaient dans le laboratoire, aux commandes des divers engins commandant les ondes méta et les cages de plasma, ressentaient mystérieusement les présences.
Et le frisson de l’épouvante passait sur eux, tant ils sentaient qu’il y avait une fenêtre qui s’ouvrait sur l’au-delà.
Stella, soudain, reçut un choc. Un voyant particulier venait de s’allumer. La jeune femme en fut bouleversée.
– Kowi… seigneur Kowi…
– J’écoute.
– Le voyant majeur s’éclaire.
Tous entendirent, en bas, autour des cercueils de cristal et des aquariums où attendait le limon à vivifier.
Ils savaient ce que cela signifiait. L’onde méta ramenait une âme qui frôlait déjà la masse palpitante et informe.
Kowi frémit de joie. Stella, angoissée, évoqua Frank.
Était-ce lui ?
Était-ce seulement un Nécronaute ? Quel esprit errant, quelle âme glanée dans l’intervie arrivait au laboratoire du satellite X-313 ?
Devant Kowi, les huit aiguilles oscillaient toujours.
Il appela Stella :
– Yooi… les huit cadrans sont en mouvement. C’est anormal. Un d’entre eux devrait stopper, puisque l’incarnation va se réaliser.
– Je sais. Je ne comprends pas.
– Par tous les démons de la Galaxie, gronda soudain Kowi furieux, qu’est-ce que cela signifie ? Les cadrans sont branchés sur les huit Nécronautes… Qui a donc allumé le voyant majeur ? Un neuvième esprit ? C’est impossible… avec les ondes méta, je ne peux ramener qu’eux seuls, puisque je les ai capturés au départ… Yooi, voyez bien vos contrôles…
– Je suis sûre de moi, déclara Stella.
– Une erreur est toujours possible, je vous en prie…
– Montez à la cabine, vous verrez comme moi…
Kowi fit un mouvement pour s’élancer vers l’échelle conduisant à la cabine d’où Stella réglait l’expérience.
Mais Tokim s’élançait, lui barrait la route.
– Kowi… Regardez…
Il montrait l’aquarium de plasma le plus proche. Hyra jeta un grand cri.
Kowi demeura comme foudroyé.
La masse gélatineuse, informe, immonde, n’était plus seulement une sorte de gelée tremblotante. Elle avait changé de couleur, évoquant subitement le rosé de la peau humaine.
Et elle se gonflait, s’étirait, se tordait bizarrement. Cela évoquait une pieuvre assez hideuse, un monstre inattendu, une larve, un planaire, à peu près tout sauf, en dehors de la pigmentation, l’harmonie d’une créature humaine.
Et cela enfla, prit des proportions, devint énorme, emplit totalement l’aquarium. Brusquement, les parois cristallines se lézardèrent sous l’impulsion intérieure.
Hybride fantastique, démon abominable, la chose commença à faire éclater les vitres, puis un peu d’elle-même commença à sortir, s’étendit.
Et cela forma comme une main, non, une patte grossière, terminée d’ongles gigantesques, qui s’étendit vers Hyra, la plus proche.
La jeune femme hurla, mais, en un réflexe de défense, brandit l’arme fulgurante qui ne la quittait pas et la braqua sur le monstre.
– Non, gronda Kowi.
Il se jeta sur Hyra, la désarma après une courte lutte.
Mais la chose grandissait, s’étendait sans cesse. On la vit briser totalement sa prison de cristal, rouler sur le plancher du labo, y prendre des poses inattendues, des formes capricieuses et horribles.
Tokim cria :
– Il faut détruire cela… Ou cela nous détruira… Nous avons touché à quelque chose de sacré. Nous…
Kowi braqua l’arme qu’il avait prise à Hyra contre la poitrine de Tokim.
– Silence ! Revenez à vous ou je vous abats !
Tokim lui lança un regard furieux, serra les dents, et recula :
– C’est bon, Kowi. Mais vous le regretterez… Regardez !…
Du haut de la cabine, Stella, horrifiée, voyait la chose épouvantable qui continuait ses évolutions effarantes, tandis que le labo se vidait, les comparses du démiurge, épouvantés, fuyant les uns après les autres…
Et quand il n’y eut plus personne, que Kowi, qui suivait la chose du regard, Stella quitta la cabine, descendit.
Tremblante, elle osa s’approcher du monstre, dans lequel se façonnaient de façon fugace des taches qui, peut-être, étaient des embryons d’yeux, des tentatives d’oreilles ou d’autres organes.
Et elle murmura, angoissée à l’extrême :
– Frank… Frank… Est-ce toi ?…
CHAPITRE III
Le satellite X-313, transformé par force en astronef, roulait dans les espaces infinis, aux limites extrêmes de la constellation du Verseau.
L’horizon céleste flambait. Un soleil double régnait sur cette zone immense, au-delà de laquelle s’étendaient des gouffres vertigineux, ces abîmes d’espace-temps qui séparent les agglomérations stellaires les unes des autres.
Le drame se jouait à bord. Mais, déjà, Tokim et quelques autres avaient dominé leur épouvante. Réunis dans la cabine de pilotage aménagée par Tokim dès l’éloignement de la planète Mîo, ils discutaient fébrilement sur ce qu’il convenait de faire.
– L’expérience est un leurre.
– Une folie !
– Non ! Scientifiquement, Kowi n’a pas tort. Et la preuve c’est qu’il a réussi à animer la chair synthétique.
– Mais quel monstre cela a-t-il engendré… et il ne veut pas qu’on l’abatte…
Ils étaient d’accord. Kowi devait être mis à la raison. D’abord, on détruirait le hideux produit de cette incursion dans le domaine de l’au-delà. Ensuite, on aviserait.
Deux ou trois voix s’élevaient, proposant de se rendre à l’appel de Zo’Akl.
Certes, on encourrait certainement un châtiment sévère. Mais les révoltés, se sentant perdus, estimaient que cela valait mieux que la catastrophe à laquelle ils couraient. Au départ, ils avaient tous accepté de participer à l’entreprise du démiurge. Seulement la chute du X-313 dans l’espace n’avait pas été prévue au programme et, bien que l’adresse de Tokim eût redressé la situation, l’engin n’avait pas été naufragé, mais il s’éloignait dans cesse de Mîo.
Maintenant, un technicien des choses de l’espace, qui s’était rallié à la conjuration, estimait que l’attraction du soleil double pouvait être des plus dangereuses. Un engin subissant l’emprise de l’un et l’autre astre, risquait, non seulement des radiations inconnues, mais encore un asservissement au système binaire qui finirait par le précipiter sur le plus lourd des deux soleils.
Hyra et les autres femmes Mîos frémissaient en entendant cela.
Elles redirent que Stella la Terrienne était la première coupable. Tokim en convint, sans pour cela excuser Kowi.
Un retour offensif au laboratoire fut décidé, avec toutes les armes fulgurantes du bord. Pas de quartier. Kowi et Stella, s’ils résistaient, ne devraient connaître aucune pitié.
Pas plus, bien entendu, que l’horrible chose née de l’expérience.
C’est alors que Zoom, un jeune Mîo qui, par ambition féroce, s’était fait l’un des complices les plus enragés du démiurge, se précipita vers le groupe entourant Tokim.
Zoom, comme les autres, avait beaucoup modifié son point de vue et la nouvelle qu’il apportait allait encore impressionner profondément les autres.
– Tokim… Hyra… les globes bleus…
– Qu’est-ce que tu dis ?
– Zo’Akl ne s’était pas vanté en disant que nous étions repérés et poursuivis… Je viens d’apercevoir, par un hublot, trois globes bleus qui se sont matérialisés…
– Ils sont encore là ?
– Non. Ils ont décrit un grand cercle, dont nous occupions le centre. Et ils ont disparu.
– Reviendront-ils ? demanda quelqu’un.
– N’en doutez pas, fit Tokim. Ils sont venus en éclaireurs et ils nous ont repérés. Ils vont se rematérialiser auprès du navire qui emporte Zo’Akl et les forces de Maakeldar. Puis ils reviendront et nous serons attaqués, détruits sans doute, si nous ne nous rendons pas.
– Et quand je pense, dit Hyra, d’une voix altérée, que nous avons été trahis par… Elle fit effort pour achever :
– … L’au-delà… Zo’Akl l’a dit… Tokim brandit un pistolet désintégrateur :
– Suivez-moi ! Nous allons au laboratoire.
Tandis que la petite troupe revenait, bien décidée à en finir, Stella regardait, avec un mélange de dégoût, de crainte, de pitié, la créature abominable qui continuait ses ridicules et dangereuses évolutions à travers l’immense laboratoire.
Les membres horribles s’étaient fondus dans la masse et d’autres tentatives organiques se manifestaient. Mais aucune n’allait jusqu’au bout. On eût dit que l’être était condamné à n’avoir pas de forme définitive, qu’il était un ratage vivant et ne parviendrait jamais à se développer convenablement, à se stopper à un stade biologique rationnel.
Stella, les larmes aux yeux, évitait l’approche de la chose quand elle rampait, roulait, glissait ou bondissait dans sa direction.
– Non… non… je ne veux pas croire… Ce n’est pas Frank…
Elle avait parlé presque haut. Elle entendit Kowi, toujours présent, et qui observait passionnément le fruit pourri de son expérience, lui jeter…
– Vous avez raison, Yooi… Ce n’est pas le docteur Dusaule. D’ailleurs… regardez les huit cadrans. Les huit aiguilles demeurent oscillantes. Or, si un des Nécronautes s’était incarné, il n’y aurait plus de lien avec l’intervie et le cadran correspondant serait immobile.
Stella respira un peu.
Kowi avait sans doute raison. Frank ne pouvait avoir pris la forme de CELA.
Ni lui, ni Ag’da, ni Ammaïl, ni aucun des courageux, des jeunes et enthousiastes nécronautes, ceux qui avaient osé braver la mort pour la plus grande gloire de la sapience humaine.
– Seigneur Kowi… Nous ne pouvons le laisser vivre…
– Pourquoi non ? Si tous ces imbéciles me prêtaient leur concours, je pourrais le capturer, l’étudier…
– À quoi bon ? C’est un échec. Voyez… Il n’arrive pas à se modeler, ainsi que vous l’aviez espéré.
Kowi se mordit les lèvres.
Certes, il était heureux de ce premier résultat mais, au fond, terriblement déçu. Lui qui avait espéré voir la genèse d’un magnifique corps de femme, il n’assistait qu’aux soubresauts grotesques d’une sorte de larve repoussante, tentant désespérément, et sottement, de se créer des organes humains ou même animaux, sans grande chance probable d’y parvenir.
Il leva soudain la tête et Stella l’imita.
Par interphone, la voix de Tokim leur parvenait :
– Kowi… Yooi Dusaule… Écoutez-moi ! Il faut en finir si nous voulons survivre. Le X-313 est encerclé par les globes bleus venus de Maakeldar. Bientôt, Zo’Akl et les siens mettront la main sur nous.
– Que suggérez-vous, Tokim ?
– Pas deux solutions, Kowi. Il faut faire notre soumission.
– Jamais, vociféra le démiurge. Êtes-vous stupide, Tokim ? Vous et les imbéciles qui vous entourent ? Ne comprenez-vous pas que nous allons démontrer notre pouvoir d’engendrer la vie organique, et plus tard pensante ? Zo’Akl nous respectera, nous craindra, et nous…
– Trêve de sornettes, Kowi. Nous exigeons la destruction de la créature venue de l’au-delà et nous nous mettons en communication avec les forces de Maakeldar…
Tokim coupa la communication. Mais, quelques minutes après, alors que le monstre continuait ses grossières manifestations vitales sous l’œil épouvanté de Stella, sous l’œil fiévreux de Kowi, Tokim, Zoom et Hyra et quelques autres tentèrent de pénétrer dans le labo.
En tête du groupe marchait Holk, le manchot, le Mîo dont Stella avait désintégré la main avec le minilaser de sa boucle d’oreille.
Holk, qui n’avait guère pardonné cette aventure, était bien décidé à régler son compte à la Terrienne.
Mais il n’alla pas loin. Kowi leva le bras et fit feu, le désintégrant totalement. Les autres battirent en retraite.
Un dialogue bref s’échangea, par interphone :
– Kowi, nous vous détruirons, vous et la Terrienne.
– Essayez. Je vous ai prouvé ma décision d’agir.
– Il est encore temps !
– Non !
Et Kowi coupa à son tour, bien décidé à ne plus discuter.
Un instant après, ils virent les fulgurants se manifester. Des jets de rayon inframauve traversèrent la porte du labo, qui fondit à vue d’œil.
Avançant derrière une gerbe de feu désintégrant, qui commença à faire de grands dégâts dans le labo, Tokim et les siens pénétrèrent.
Les javelots fulgurants se dirigèrent sur le monstre qui, inconscient, bondissait, roulait toujours.
– Non, cria Stella qui, malgré tout, se demandait s’il n’y avait pas erreur, si ce n’était pas un des Nécronautes, ou Frank lui-même.
Car, en cas de meurtre de la créature, il n’y aurait plus d’espoir de récupérer l’esprit de celui qui s’y était incarné. En effet, le Nécronaute éventuel pouvait encore réintégrer son corps originel, et revivre. Mais, si on le tuait sous cette seconde forme ; plus de lien possible avec les cercueils de cristal, les colonnes de vie, les cadrans délicats. Ce serait la mort, la mort sans appel.
La Terrienne s’était élancée, dans un mouvement spontané, les bras en croix, pour protéger l’innommable.
Tokim et les autres hésitèrent un instant. Stella demeurait si belle avec son beau visage de blonde, ses grands yeux de pureté, qu’il était difficile à un homme de détruire pareille féminité.
Cet instant d’hésitation, Kowi le mit à profit.
Une idée le tenaillait, depuis un moment. Certes, il connaissait moins bien que Stella le processus de réalisation de l’invention du docteur Dusaule. Mais, à Mîo, et sur le X-313, il s’était familiarisé avec le système.
Il se rua, en quelques enjambées, dans la cabine qui commandait les divers appareils du laboratoire.
Hyra, cependant, n’avait pas, vis-à-vis de Stella, les mêmes scrupules que les hommes.
Elle s’avança, son fulgurant à la main.
– Laissez-moi faire, dit-elle en ricanant.
Stella vit soudain cette furie face à elle. Dans le regard de la fille de Mîo, elle lut son arrêt de mort.
Toute fuite était impossible. Une fraction de seconde, elle pensa à Frank :
– Mon amour…
Le mot se formait à peine sur ses lèvres, alors qu’elle fermait les yeux pour ne pas voir venir sur elle le trait de feu qui ne pardonnait pas.
Un hurlement épouvantable monta dans le labo.
Le monstre informe, mû par on ne savait quel épouvantable instinct, s’était jeté sur Hyra.
Stella, horrifiée, vit celle qui était son assassin en puissance se débattre sous une étreinte sans nom.
La femme, enveloppée par cette chair multiforme et indéfinie, enserrée par des pattes munies de cent doigts, de griffes horrifiques, de gueules béantes, d’yeux fulgurants et multiples, se défendait comme elle le pouvait, mais, malheureuse poupée encore palpitante, elle vivait ses derniers instants.
Tokim jeta un ordre et, le premier, tira sur le monstre.
Zoom et les autres l’imitèrent et l’affreuse créature disparut dans une gerbe de feu inframauve. Mais, en même temps, Hyra fut totalement désintégrée.
Zoom, les yeux agrandis par l’épouvante, se détourna de l’endroit où, quelques secondes auparavant, il y avait encore cette vision de cauchemar, Hyra mourant sous l’étreinte de la bête effroyable.
Il tendit un doigt accusateur vers Stella :
– Elle… c’est elle qui apporte le malheur… Cette sorcière de la planète Terre…
Il levait son arme. Tokim, auquel ce meurtre répugnait, arrêta le geste.
– Sinistre brute… La Terrienne est la seule qui connaît le secret du docteur Dusaule. Elle pourra nous aider à lutter, à remettre tout en ordre !
Tokim avança vers Stella :
– Écoutez-moi, Yooi…
Stella, abreuvée d’horreur, défaillait. Elle s’était adossée à une des cages-vitrines, un de ces aquariums de vie synthétique où frémissaient ces masses charnelles que le démiurge espérait bien vitaliser avec les esprits glanés dans l’intervie.
Mais Tokim se taisait soudain, reculait, devant ce qui se manifestait derrière Stella.
Et Zoom et les autres eurent un même réflexe épouvanté.
Là-haut, dans la cabine de commandes, Kowi, un Kowi écumant, ricaneur, conscient dans sa démence de ce qu’il voulait encore réaliser, s’était rapidement penché sur le tableau majeur.
Il avait encore resserré le filet des ondes méta, il avait branché le maelström invisible sur le laboratoire, sur les cages-vitrines.
Devant lui, les huit cadrans continuaient à montrer des aiguilles frémissantes et il tentait de capter un ou plusieurs Nécronautes.
Perdu pour perdu, Kowi se disait qu’il montrerait son pouvoir jusqu’au bout et que, par la même occasion, il se vengerait de Tokim et de ceux qui étaient en train d’abandonner sa cause.
Démiurge trahi, il voulait se venger comme, le croyait-il, le ferait un Dieu en détruisant.
Il palpait les commandes, fébrile. Il voyait des réactions favorables se manifester et il eut une exclamation triomphale alors que, devant lui, un voyant s’éclairait.
Le voyant majeur. Le voyant indiquant que l’onde méta amenait une âme vers la chair synthétique.
Kowi abaissa une manette, connecta des fils, lança des étincelles.
Il entendit, parmi le tumulte qui montait du laboratoire que la cabine dominait, les cris de Tokim, de Zoom, de Stella :
– Un autre monstre…
– Il va éclater…
– … Sortir de l’aquarium…
– Feu !… Feu sur la cage-vitrine ! criait Tokim.
Les fulgurants firent éclater l’aquarium. Stella, qui était appuyée contre, une seconde auparavant, s’était rejetée en arrière, avec horreur, alors qu’elle avait vu se manifester cette seconde genèse d’abomination.
Alors, comprenant qu’il avait réussi, bien que, déjà, la créature fût détruite, Kowi récidiva, cette fois très vite.
Tokim commençait à escalader l’échelle de fer menant à la cabine, lorsqu’il entendit ses adeptes qui recommençaient à hurler.
Il se retourna, livide.
C’était, une fois encore la panique. Et devant quelle horreur…
Un, trois, cinq, dix, vingt monstres naissaient spontanément dans les cages-vitrines. Ils les faisaient éclater, et c’était une ruée, un flot vivant de créatures cauchemardesques, boules, cônes, cylindres, masses élastiques et changeantes, aux lignes fuyantes, aux organes fugaces et hideux, et dont les rangs grossissaient sans cesse. Un raz de marée, une incroyable invasion venue de quelque enfer, qui se précipitait sur les malheureux Mîos.
Tokim entendit, au-dessus de sa tête, le rire du démiurge dément, dans la cabine. Il vit ses amis fuir, quelques-uns échapper, les autres tomber sous l’emprise des démons nouvellement créés.
Décidé à tout, l’arme à la main, il monta vers la cabine…
CHAPITRE IV
C’était la ruée vers la chair, vers la vie. Tous, ils voulaient revivre, recommencer leur expérience manquée…
Les réprouvés qui hantent l’intervie, en hardes désespérées, découvraient tout à coup un moyen de réendosser un habit de chair, de tenter une autre chance, après l’échec de leur mort qui les avait jetés, errants, désemparés, sur le seuil de l’éternité, loin de l’inaccessible aurore.
Coqdor, bien que privé de son vecteur charnel, gardait dans l’intervie d’immenses avantages.
Il n’était pas, comme les autres Nécronautes, enchaîné par les ondes méta. Et, comme l’immense foule des âmes déchues, il ne subissait pas l’ukase qui l’arrêtait au seuil. Il avait encore loisir de faire machine arrière et de revenir à la vie organique tout comme il aurait pu, s’il avait consenti à abandonner les malheureux qu’il venait chercher jusque dans la mort, s’abandonner à la merveilleuse montée vers la lumière.
Mais il s’en jugeait indigne, de son propre chef et, d’autre part, le sens du devoir demeurait en lui et le guidait.
C’est ainsi que, flottant, invisible, impalpable, dans le laboratoire du X-313, il vit Stella et Kowi au travail, il reconnut la nature du plasma informe préparé pour recevoir des esprits éventuels et, selon Kowi, réaliser des êtres neufs façonnés à l’image des âmes captives.
Coqdor, dans sa verticale de vérité, connut que cette chair n’était qu’un produit de synthèse et que jamais elle ne connaîtrait la noblesse de l’étincelle divine.
Aussi, lorsque Kowi, par les ondes méta, tenta d’attirer les désincarnés, tandis que des légions de réprouvés tentaient de s’infiltrer dans les rets mystérieux lancés jusque dans l’intervie pour se faire ramener dans les aquariums de chair, Coqdor s’opposa à l’élan de Frank Dusaule.
Le Nécronaute qui avait été le jeune et brillant médecin, le génial inventeur des nefs de l’au-delà, voyait une chose, une seule. Une réincarnation, même imparfaite, le ramènerait près de Stella.
Depuis son départ, sans doute, il souffrait d’avoir perdu la douce présence, le précieux amour de Stella.
Surtout, il avait su qu’elle était en péril. C’est ainsi que, par le truchement du robot-médium lisant dans le temps et en reflétant les mirages, il avait pu alerter ses amis Terriens et Mîos. Mais, même dans son état exceptionnel, il subissait la force impulsive qui le jetait vers elle, vers Stella malheureuse, Stella qu’on menaçait, Stella qui l’appelait bien que se désolant de ne point recevoir de lui de messages directs, sans doute parce que son cerveau humain ne possédait pas l’énigmatique antenne qui permet à certains de capter des intuitions dont on ne sait jamais de quel univers elles émanent.
Frank-entité se rua donc avec les autres, cessant de résister comme Ag’da, Ammaïl et les derniers Nécronautes.
Il domptait sa répulsion à se laisser incarner sur un mode monstrueux. Non seulement il se laissait aller à l’appel des ondes méta, mais encore il voulait, le premier, reprendre le manteau de chair, agir en faveur de Stella.
Coqdor fut avec lui, près de lui, en lui. Coqdor fut lui.
Dans l’union intime des âmes, il connut ses pensées et subit son influence.
Frank, stoppé dans la glissade vers la chair, alors qu’il était le premier à pénétrer dans la masse du plasma, laissa passer une autre entité.
Et la première expérience eut donc lieu dans le laboratoire. Mais ce n’était pas Frank Dusaule qui était dans le grossier personnage fabriqué, ni d’ailleurs aucun Nécronaute.
Si bien que les aiguilles des subtils cadrans n’avaient pas menti.
Coqdor-Frank ne faisaient qu’un, présentement, à la verticale de la grande vérité où tout est sur un même plan. Frank sut donc qu’il devait renoncer à rejoindre Stella par ce moyen.
Mais Frank se désespérait et Coqdor subissait son désespoir.
Pour Frank, rien ne comptait plus que Stella. Coqdor le convainquit d’agir différemment, pensa ce qu’il croyait le plus juste.
Et Frank, convaincu, tenta de nouveau le contact avec les humains.
Déjà, Koo le robot, lui avait permis un premier dialogue, interrompu en raison d’une insuffisance technique de mise au point. Il fallait récidiver d’autant que Frank, dans la communion omnisapientiale des Nécronautes, savait qu’Ammaïl avait pu, elle aussi, entrer en relation avec les humains Cette fois, c’était fort simple. Koo le robot se rapprochait à chaque seconde du X-313, pour l’excellente raison qu’il se trouvait avec Stewe, son créateur, Muscat et Zo’Akl à bord de l’astronef Mîo qui traquait l’engin du démiurge.
Cette fois, ce ne fut pas Râx qui donna l’alerte. Le pstôr n’avait pas flairé la présence de son maître et il demeurait indifférent.
Mais Stewe, qui surveillait son médium de métal, fut frappé de ses réactions.
Muscat et Zo’Akl, appelés, s’empressèrent de venir auprès de lui. Zo’Akl exigea aussi la présence d’A’Moon. La maîtresse de Kowi était à bord, et vivait des heures moroses. On la tenait au courant de ce qui se passait et elle n’ignorait pas que l’expédition Mîo, avec les globes bleus pour éclaireurs, allait dans les délais les plus brefs mettre un terme aux folies des démiurges.
– Il est bon, dit Zo’Akl, que cette femme, qui nous a trahis, soit mise une fois encore devant la réalité. Que cela puisse la convaincre…
Cette fois, Koo le robot était nerveux et s’agitait. Stewe tentait vainement de le faire parler. Muscat, lui aussi, était agacé de poser des questions et de n’obtenir aucune réponse :
– Mon pauvre Stewe, il est détraqué, votre truc…
– Il a pourtant fonctionné, vous ne pouvez prétendre le contraire.
– La première fois, il a sauté…
Stewe haussa les épaules :
– Je me suis chargé de remettre des plombs, flic borné. Et je vous garantis qu’ils tiendront.
– En attendant, persifla le policier des étoiles, rien à faire, il est muet comme une carpe des étangs de la Terre.
Stewe lui jeta un regard furibond et travailla de nouveau sur le robot.
Enfin, un grésillement sortit du microlarynx. Muscat susurra que Koo avait dû prendre froid et s’enrouer.
Stewe cherchait une formule percutante pour clore le bec à son habituel antagoniste lorsque les yeux du robot s’éclairèrent et il se leva, se mit à gesticuler.
– Silence, Koo, hurla Stewe. Je ne te dis pas de bouger. Reste assis. Et écoute… Si on te parle de…
– Je vais parler, écoutez-moi, hoqueta le robot.
Ils avaient tous tressailli, même Râx, pourtant généralement morne depuis le départ de Bruno Coqdor.
– Cette voix… serait-ce encore Frank Dusaule ?…
Robin Muscat était un homme courageux et il avait connu bien des phénomènes étranges au cours de ses enquêtes à travers les constellations.
Mais sans doute fut-il rarement aussi impressionné qu’en cet instant où il vit le robot Koo venir sur lui, le saisir par le bras et crier, avec la voix quasi fidèle de Frank Dusaule passant par les organes artificiels de l’androïde :
– Inspecteur Muscat… Inspecteur Muscat… Il faut la sauver…
– Sauver qui ?
– Stella… ma femme… Il se passe des choses atroces sur le X-313 !
« Stella, ma femme », la formule a elle seule se passait de commentaires, émanant d’un tel personnage.
Mais Stewe s’était déjà repris :
– Docteur Dusaule… vous êtes là, n’est-ce pas ?
– Oui. Oh ! je vous en supplie, docteur Stewe, faites que le courant ne soit pas coupé, que le robot continue à fonctionner. Je sens que je peux l’animer. Ainsi, bien que sans corps biologique, je dispose d’un organisme de remplacement, et je peux vous aider, vous guider…
– Admirable, ne put s’interdire de prononcer le professeur Zo’Akl, lequel malgré son âge et son expérience ramenait tout à son enthousiasme pour la science.
Muscat, lui aussi, un peu éberlué tout d’abord, cherchait à tirer profit de la situation :
– Dusaule… vous qui savez… puisque aussi bien il me semble que les Nécronautes, les désincarnés, ont des lumières que nous les pauvres hommes de chair ne peuvent percevoir, dites-nous ce qui se passe sur le X-313…
Alors Koo-Frank parla.
Il raconta le tourbillon des réprouvés, se ruant vers les aquariums de plasma. Il expliqua l’horrible chose, le drame qui se jouait, les faisant tous frémir d’horreur.
Zo’Akl se tourna vers A’Moon :
– J’espère, lui dit-il, que vous avez compris, maintenant, quelle est la folie sacrilège de Kowi. Et qu’il faut sauver tous ces malheureux.
La jeune Mîo, la gorge serrée, râla :
– Ma vie pour réparer tout cela, Professeur.
– Je pense, dit Muscat, posément, que vous aurez peut-être l’occasion rapide d’accomplir ce sacrifice, si besoin en est. En effet, nous nous rapprochons de l’engin de Kowi, et nous devrons débarquer à bord, et livrer combat. Vous serez des nôtres, si vous le désirez…
– Je vous supplie de m’accorder cette faveur, malgré mon indignité.
Zo’Akl fit un signe d’assentiment
Dans l’espace, les globes bleus, désintégrés et réintégrés à des distances fabuleuses franchies en un instant, avaient fini par repérer de façon très précise le X-313.
Sans le poursuivre ni l’attaquer, l’escadre avait de nouveau fondu à travers le vide, pour rejoindre — à une année de lumière — l’astronef qui amenait Zo’Akl et les Terriens.
Les communications rapidement établies mirent les commandants des navires spatiaux de reconnaissance en contact avec celui du grand astronef.
Zo’Akl et Muscat furent rapidement alertés. On décida, sans perdre une seconde, de rejoindre le X-313, maintenant relativement proche, et de l’investir.
Pour ce faire, Muscat, le professeur Stewe, A’Moon et Koo, qui toujours animé par l’esprit de Frank ne voulait pas les lâcher, furent promptement transportés à bord d’un globe bleu. Râx les accompagnait, le pstôr étant généralement d’une grande utilité en cas de combat.
Le globe bleu, à portée du grand astronef, s’évanouit dans l’immensité.
Il reparut, simultanément, à quelques mètres seulement de la coque de l’ex-satellite de Mîo.
Un sas s’ouvrit et plusieurs petites capsules en sortirent. Chacune contenait un membre du commando improvisé, destiné à venir au secours de Stella.
Dans une capsule, on avait enfermé Râx, qui avait un peu protesté, mais que Muscat avait réussi à calmer.
Selon le procédé de translation intervide utilisé par les Mîos, les capsules, convenablement magnétisées, étaient attirées par le sas du navire qu’on voulait rejoindre, sas qui s’ouvrait alors automatiquement, du moins si une volonté humaine ne le bloquait pas depuis le bord.
Cela pour éviter les incursions pirates.
Mais nul ne s’opposa à la pénétration du commando Mîo-Terrien. Muscat, le premier, puis A’Moon, Stewe, Zo’Akl, Râx et Frank-Koo, enfin trois matelots du navire Mîo, se retrouvèrent à bord de l’engin.
Ils possédaient des armes fulgurantes, de grands moyens de détection.
Zo’Akl, d’ailleurs, n’hésita pas. Il connaissait l’appareil :
– Ils ont sûrement installé leurs laboratoires dans la salle centrale.
Il prit la tête, bravement. Tous se taisaient. A’Moon était livide, et ses yeux brillaient.
Frank, sous la tenue de Koo, suivait, lourd, maladroit, et on l’entendait haleter dans le micro-larynx.
Devant eux, ils trouvèrent soudain des gens qui fuyaient, qui hurlaient de terreur, qui ne répondirent pas à leurs questions, mais les regardèrent avec des visages bouleversés, des yeux fixes, agrandis par l’effroi, et qu’on eût dit marqués à jamais par des visions impossibles à décrire.
Zo’Akl en reconnut plusieurs. De ses anciens collaborateurs, qui s’étaient installés à bord du satellite pour participer aux effroyables expériences du démiurge. Tous semblaient subir le châtiment de leurs méfaits.
Il ne s’attarda pas. Il courait vers la grande salle du centre de l’ex-satellite. Les autres lui emboîtaient le pas, bravement.
Muscat, cependant, stoppa cette poussée généreuse :
– Gardons-nous, pour pénétrer… Il y a ce fou de Kowi… Et puis, que se passe-t-il donc ?
Frank-Koo n’avait pu les renseigner, pour l’excellente raison que, lové dans l’organisme métallique du robot-médium, il y était en quelque sorte captif, et perdait la vue verticale donnée aux désincarnés, qui surplombent le déroulement des événements en un panorama à la fois immédiat et infini. Et puis, derrière Muscat qui avait exigé de passer le premier, l’arme fulgurante à la main avec Râx sur ses talons, ils entrèrent dans ce qui servait de laboratoire.
Zo’Akl eut un gloussement furieux en retrouvant là la reproduction exacte de ses propres champs d’action. Rien n’y manquait, ni les cercueils de cristal ni les colonnes de vie, ni les subtils cadrans indiquant le moment de la mort, ni la cabine majeure, commandant l’ensemble.
Mais le grand savant Mîo voyait aussi, avec horreur, les curieux aquariums de plasma, tous brisés, éclatés, fracassés, et les monstres, la harde des monstres, des larves hideuses, démesurées, changeantes, louvoyantes qui allaient, roulaient, sautaient, bondissaient, flasques et menaçantes, hallucinantes et risibles.
Un instant, les membres du commando demeurèrent figés sur le seuil du grand laboratoire, tant le spectacle était impressionnant.
Râx siffla furieusement. La bête saine et noble, le fidèle animal, était saisi de répulsion devant de telles créatures.
– Ainsi, dit le professeur Zo’Akl, voilà donc la création de notre pseudo-démiurge… Nous avons osé, nous, explorer la mort. Que Dieu nous le pardonne, c’était pour la science. La science totale qui libère, élève et console dans la condition humaine. Mais défier la nature, et engendrer cela…
Quelques-uns des Mîos luttaient encore.
Les autres étaient morts, ou mourants, entre les membres hideux, les gueules monstrueuses, que se fabriquaient les monstres, organes qui, comme toujours, disparaissaient au bout d’un instant.
Ceux qui tenaient, au nombre de cinq, avaient rejoint Stella. Avec les armes fulgurantes, ou tout ce qui leur tombait sous la main, ils repoussaient l’assaut furieux, irraisonné, imbécile, des brutes créées par l’union contre nature des réserves de chair synthétique avec les âmes des réprouvés.
Mais ils faiblissaient, sous les assauts des choses affreuses. Un Mîo saisi par une sorte de tentacule subitement né de la masse ovoïde d’un démon, hurla mais fut attiré, se débattant, broyé par l’horreur.
Deux de ses compagnons voulurent le dégager, tapant sur le monstre à coups de barres de fer.
Stella et les deux restants furent entourés d’un cercle de larves.
Les Mîos furent terrassés et Stella, soudain seule, chancela, croyant que c’était la fin.
Des jets de feu inframauve jaillirent trouant les rangs hideux. Et Stella vit soudain un homme de métal qui avançait, entamait la lutte avec une larve, la broyait dans ses mains de fer, puis repartait, venait vers elle.
Comme dans un rêve, elle entendit son nom, grésillé par un micro, mais avec l’accent de celui qui demeurait l’unique :
– Stella !…
– Frank !…
Hallucinée, elle regardait l’androïde, se demandant si c’était bien vrai, si c’était bien Frank qui lui revenait sous cet aspect insolite.
Mais Muscat cherchait Kowi, tandis que Stewe, Zo’Akl et les matelots foudroyaient les larves immondes, les détruisant sans pitié.
Sur l’escalier menant à la cabine directionnelle, l’inspecteur de l’Interplan reconnut Kowi. Il portait sa tenue d’émeraude, insigne de son grade dans les Arcanes de la Science de Maakeldar.
Kowi avait le front baigné de sueur et tenait encore à la main une sorte de clé anglaise, un instrument mécanique avec lequel il venait d’en finir avec Tokim, qui avait tenté de l’arrêter dans son travail d’incarnation des âmes qui venaient maintenant en foule.
Il regardait le désastre, les larves qui avaient fait tant de ravages et le commando qui, muni d’armes bien plus efficaces que les petits pistolets du groupe de Tokim, achevaient d’anéantir les bêtes hideuses.
– C’est fini, Kowi, dit Robin Muscat. Descendez… Rendez-vous !
Le démiurge éclata de rire et brandit l’outil, encore ensanglanté parce qu’il avait frappé Tokim avec.
Plus prompt, Robin Muscat braqua son arme.
A’Moon jeta un cri, et s’élança…
CHAPITRE V
Muscat vit le fait en une fraction de seconde, ce qui ne lui permit pas de réagir, en dépit de la promptitude habituelle de ses réflexes.
Kowi avait lancé l’outil ensanglanté, au moment où A’Moon s’était jetée devant lui, pour lui interdire de désintégrer le démiurge.
L’objet métallique l’atteignit à la tempe. Elle ne cria pas. Un très court instant, la jeune femme demeura debout, oscillant très légèrement sur elle-même, tandis que ses traits, déjà ravagés, prenaient une teinte blafarde du plus regrettable effet.
Un peu de rouge commençait à paraître, à la naissance des cheveux.
A’Moon chancela, tomba, tandis que Kowi, soudain ramené à une rude réalité, revenait à lui et se précipitait sur celle qui avait su l’aimer jusqu’au bout.
Robin Muscat allait faire feu, en finir avec le monstre qui avait tout embrouillé, saboté l’expérience prodigieuse des Nécronautes, et imposé l’abominable réincarnation des âmes inférieures.
Mais, il le vit à genoux, soutenant le corps déjà inerte d’A’Moon.
Elle ne parlait pas, ne parlerait plus jamais. Kowi tenait la belle tête sanglante sur ses genoux et répétait, d’une voix saccadée, le nom de sa maîtresse.
Robin Muscat n’eut pas le courage de le tuer, de le détruire. Son bras retomba avant d’avoir accompli le geste définitif.
Pour Kowi, c’était le châtiment qui commençait.
A’Moon, sans doute la seule personne qu’il eût jamais aimée à travers le cosmos, venait de mourir, stupidement, de sa main.
Et son œuvre était finalement un fiasco sans nom.
À travers l’immense laboratoire, la destruction des monstres se poursuivait.
Les derniers Mîos du X-313 s’étaient repris. Ceux qui avaient tenu, auprès de Stella, se trouvant délivrés par l’irruption de Zo’Akl et de son commando, reprenaient courage pour lutter. D’autre part, tous les paniquards après l’intervention qui changeait la face des choses, avaient honte de leur attitude.
Ils ne songeaient pas au châtiment qui les attendait, lorsque tout serait terminé, au procès qui serait le leur, à Maakeldar. Pour l’instant, une seule chose importait, détruire les larves.
Et ils étaient revenus, hommes et femmes, brandissant tout ce qu’ils avaient pu trouver pour frapper. Ils se joignaient aux forces de Zo’Akl, si bien que le peuple monstrueux, assailli de toutes parts, se trouvait décimé en très peu de temps.
Sanglé dans son uniforme d’or, insigne de son grade supérieur dans les Arcanes de la Science des Mîos, Zo’Akl, très droit, criait :
– Tuez-les !… Détruisez-les tous !… par le Maître du Cosmos, aucune de ces créatures d’enfer ne doit subsister.
Et la grotesque création s’effaçait, sous le feu des désintégrateurs libérant le monde de cette souillure sans égale.
Bientôt, il n’en resterait plus trace. Une odeur affreuse émanait des corps meurtris par les coups des humains. Cette chair artificielle, visitée par l’esprit le plus vil, pourrissait immédiatement, en blessures à l’aspect horrifique.
Et chaque fois qu’une larve était blessée à mort, on braquait les atomiseurs, et l’horrible chose retournait au néant d’où elle n’eût jamais dû sortir. Mais, dans les derniers instants, Kowi, saisi de frénésie, jusqu’au moment où Tokim l’avait attaqué pour tenter de mettre un terme à ses néfastes exploits, n’avait cessé d’amener des esprits dans les réserves de plasma, si bien que plus de cinquante larves avaient fini par naître dans les diaboliques aquariums.
En dépit des efforts des Mîos et des Terriens, quelques-unes subsistaient encore, poursuivant leur folle randonnée, en mouvements désordonnés, en évolutions disgracieuses, mais toujours menaçantes, redoutables, créant spontanément les organes défensifs ou offensifs, griffes, dents, dards, qui portaient de cruelles plaies aux assaillants.
Stella fuyait, un peu au hasard, évitant à la fois l’assaut des monstres et les jets fulgurants qui striaient l’air dans tous les sens au milieu du vaste laboratoire.
Koo le robot la suivait, la protégeant de ses mains de métal, repoussant les horribles choses qui s’obstinaient à vivre quand même.
Et soudain, une larve bondit, retomba sur le robot.
On vit Koo enveloppé par l’horreur, qui, protéiforme, cherchait à colmater l’ennemi en lui composant spontanément un cocon vivant, qui l’enveloppait totalement.
– Frank… au secours… Frank va mourir…
Muscat bondit, attaqua la tête à coups de crosse, ne voulant pas tirer pour ne pas détruire le robot, ainsi que le lui criait Stewe, qui l’avait vu se précipiter.
La larve hideuse, se sentant attaquée, relâcha un peu Koo-Frank et fit face.
Muscat recula d’un pas, sans broncher. Il levait maintenant son pistolet fulgurant, attendant le moment propice pour tirer sans atteindre l’homme métallique.
Koo, alors, se sentant un peu dégagé, fit un effort énorme et déchira littéralement le monstre, le rejetant au sol, dans une flaque de sang noir du plus épouvantable effet.
Stella s’évanouissait à demi, alors que Muscat, avec son arme atomisante, achevait de détruire ce qui restait de la larve.
La jeune femme se retrouva entre les bras rigides et sans douceur du robot.
Mais elle avait compris. Elle savait que l’androïde était hanté par l’esprit de son mari, que c’était Frank qui, de l’au-delà, animant le robot-médium, la tenait quand même entre ses bras, et cette étreinte lui était plus précieuse que la plus douce des caresses.
L’homme d’or, grimpé sur la passerelle dominant le labo, jetait ses derniers ordres :
– Pas un… Il ne doit pas en rester un… Ce sont de vivants sacrilèges et il faut anéantir cette épouvante…
Stella caressait le visage métallique, posait ses lèvres sur ce qui était la bouche de Koo, cherchant l’amour de Frank :
– Mon chéri… Tu es là… Je t’aime…
Stewe, qui, un peu gêné de cette scène, se tenait quand même tout près, surveillant son cher robot, entendit Muscat lui souffler :
– Laissez donc les amoureux se retrouver, mon cher… Vous êtes d’une indiscrétion…
Et, tout en parlant, il désintégrait définitivement une larve que Râx venait de mettre à mal de ses dents et de ses griffes redoutables, après l’avoir attaquée en vol, ce qui lui donnait une suprématie considérable dans les combats.
Stewe maudit le policier. Mais il était un peu inquiet. Il ne savait si c’était parce que Frank Dusaule, en esprit, avait totalement pris possession du robot-médium, mais il lui semblait que Koo, soudainement, donnait des signes de dérèglement.
Il l’entendit, tout comme Stella, murmurer soudain :
– Des œillets… des lys… des raisins verts…
Il se détraque, s’écria le physicien.
– Oh ! non, dit Stella qui avait entendu. Je sais… Il m’apporte des souvenirs d’éternité…
Stewe n’eut pas le temps de comprendre.
Koo, survolté par les événements, se court-circuita une fois de plus.
Stewe poussa un cri de désespoir, tandis que Robin Muscat lui jetait un regard ironique.
Mais le policier ne persista pas dans cette attitude. Stella, affolée de constater l’inertie subite et totale de l’androïde qui lui apportait le reflet lointain de son époux, pleurait à chaudes larmes. Muscat la consola. Bientôt, elle le retrouverait, lorsque l’expédition des Nécronautes aurait pris fin. Zo’Akl était bien décidé à les ramener dans le cosmos normal avec promptitude.
D’ailleurs, les cadrans oscillaient toujours, preuve formelle qu’ils étaient encore désincarnés les uns et les autres. Même le cadran correspondant à Frank Dusaule, qui avait eu son aiguille immobile pendant le passage de Frank dans Koo, et qui recommençait à vibrer.
Zo’Akl, tout d’or vêtu, avait la satisfaction en dominant le laboratoire, de constater que le nettoyage était terminé, qu’il ne restait plus trace des larves, dont on avait désintégré jusqu’aux flaques de sang noir.
Une odeur affreuse persistait, cependant, dans le labo dévasté.
Et Kowi, morne, accablé, pleurait A’Moon en pleurant son rêve insensé.
– Retour à l’astronef, ordonna le supérieur des Arcanes de la Science. Il importe de ramener les Nécronautes dans leurs corps…
*
Frank avait retrouvé Coqdor, et Ammaïl, et Ag’da et les autres.
L’aventure dans l’intervie se terminait. Il le savait. Il entendait maintenant l’appel des appareils dont il était le génial inventeur, et dont Zo’Akl, Stewe, et Stella elle-même, reprenaient le contrôle, pour obtenir l’effet inverse du départ : le retour des désincarnés dans leurs corps biologiques.
Revenir…
Le Nécronaute, quelle qu’ait été sa vie organique, dans le cosmos où les planètes tournent autour des soleils, a goûté, par son audace, par la science humaine, un peu de l’éternité.
On l’appelle. « Reviens… Reviens, ta vie n’est pas finie ici-bas… »
Revenir… Aimer peut-être ? Connaître des instants heureux ?
Mais que de servitudes, de tristesses, de servitudes en perspective !
Le Nécronaute est encore dans l’intervie. Au Grand Seuil.
Peut-être pourrait-il renoncer à se survivre, et continuer le grand voyage qu’il vient d’entreprendre, qui n’a été perturbé que par les manigances scientifiques de Kowi.
Le Nécronaute voit l’Aurore.
« Reviens… Je t’aime », dit Stella à Frank, comme le disent d’autres hommes et d’autres femmes aux autres Nécronautes.
Mais revenir, c’est perdre l’aurore. Perdre ceux et celles qui lui rappellent encore les œillets, les lys, les raisins verts…
Il a vu faiblir, s’effacer, disparaître, la grande lumière entr’aperçue.
Parce que, déjà, il consent au retour.
Le Nécronaute, au moment de retourner dans sa chair, entrevoit une lueur fugace, une sorte de météore qui passe, près de lui, qui va plus loin, plus haut.
Vers cette aurore, dont il s’est volontairement refermé les portes, après les avoir vues s’entrouvrir pour lui.
C’est A’Moon, sublimée par son sacrifice, lavée de ses fautes, et qui ne subit pas le sort des réprouvés, des âmes funestes…
Plus tard… oui, c’est certain, c’est inéluctable, la mort viendra pour toi, audacieux Nécronaute, intrépide qui a bravé le pire des risques.
Alors ce sera ton tour de t’élever, si tu en es digne, et d’accomplir le voyage qui n’a pas de fin.
FIN